Personne inspirante n°6 : Jacques Crahay


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« Notre modèle économique est dans l’impasse, il faut le changer. […] Les patrons savent qu’on ne peut plus continuer sur le modèle d’une croissance sans limite alors que les ressources sont limitées. Mais ils ne veulent pas en parler parce que cela met leur business à mal. […] Pourtant l’économie n’est pas là pour nous dicter sa loi. »

Jacques Crahay, alors nouveau président de l’Union Wallonne des Entreprises, 2019.



J’ai appris aujourd’hui le décès prématuré de Jacques Crahay, à l’âge de 67 ans.

Je voudrais tout de suite déclarer que je ne le connaissais pas assez pour pouvoir en faire ici un éloge très exact. Cependant, il aura joué, sans le savoir, un rôle important dans ma réflexion écologique et ce, avant même que je ne le rencontre pour la première fois.

Il a en effet incarné, pour l’observateur de l’époque que j’essaie d’être, une déviation singulière et significative dans le mégaphénomène de l’Écocide, au niveau du microcosme entrepreneurial. Il m’a convaincu plus précisément que les entrepreneurs pouvaient être à la fois : excellents dans leur métier, reconnus par leurs pairs, visionnaires dans la transformation de leur activité et : lucides sur l’urgence écologique, socialement justes, d’ardents démocrates engagés au plus haut point, tout en étant des êtres humains parmi les meilleurs que cette Terre ait porté, simples, bons, ouverts et généreux.

Ingénieur civil, entrepreneur à succès, ayant réussi la transformation de l’activité de l’entreprise (Cosucra) à la tête de laquelle il se trouvait de 2001 à 2022 vers davantage de durabilité, très apprécié de ses employés, devenu président de l’Union Wallonne des Entreprises (UWE) de 2018 à 2021, Jacques Crahay m’avait surtout frappé par la crise que le début de sa présidence avait déclenché au sein de cette fédération des entreprises wallonnes.

Dans une de ses premières interviews en tant que président de l’UWE, pour le journal L’Echo, Jacques Crahay avait plaidé pour lancer une réflexion sur la décroissance (!) au sein du monde des entreprises. Le 28 septembre, il créait l’émoi au sein de la fédération, dont il venait de prendre la présidence. Quand on l’interrogeait sur l’attitude des patrons face au problème écologique, voici ce qu’il avançait : “[…] ils savent qu’on ne peut plus continuer sur le modèle d’une croissance sans limite alors que les ressources sont limitées. […] Les patrons savent mais ils n’en parlent pas publiquement parce qu’ils sont dans un modèle économique où tout repose sur la croissance. Ce modèle est dans l’impasse mais le reconnaître est très compliqué pour un dirigeant car son entreprise dépend de ce modèle. Je prends un exemple: si j’ai contracté des emprunts bancaires pour financer des investissements, vais-je spontanément diminuer mon activité et donc mon chiffre d’affaires pour réduire ma consommation d’énergie ? Non, je sais que je dois le faire mais je suis lié à la croissance de mes activités et, donc, je continue à faire comme si de rien n’était.” Pour ce langage de vérité -sur la nature profonde du capitalisme-, on aurait, selon lui, cherché à le “dégommer” (L’Echo, « L’économie n’est pas là pour nous dicter sa loi », 28 septembre 2019).

Le prospectiviste est particulièrement attentif aux signaux faibles qui peuvent augurer des déviances, qui peuvent se transformer en déviations puis en bifurcations au sein de la société. Jacques Crahay, a lui tout seul, était un signal fort dans le business-as-usual du champ économique et managérial. Ses paroles avaient fait l’effet d’une bombe dans le monde feutré des entrepreneurs, pour la plupart capitalistes, croissantistes et peu portés sur l’écologie.

Malgré les protestations et tentatives de « dégommage » du patron des patrons wallons, il était resté en place. Son propos était en effet fondé sur un savoir parfaitement rigoureux. Il avait, chose rarissime parmi les entrepreneurs, une connaissance sérieuse des idées de la décroissance et de la collapsologie (ce concept novateur qui plaide pour une étude scientifique des risques d’effondrement de la société).

En 2020, il avait lancé 2030 CEO Alliance for Sustainability, avec Pierre Mottet, Sybille van den Hove et Olivier Legrain, « un collectif regroupant plus de 65 patrons et administrateurs belges convaincus d’être des acteurs importants de la nécessaire transition sociale et écologique. Plusieurs fois par an, ces dirigeants se regroupent pour s’informer, mais aussi échanger sur le besoin pressant de transformer leurs entreprises pour répondre aux défis du 21e siècle. À savoir : contribuer à une société plus juste, inclusive et qui respecte les limites planétaires. »

Dans la foulée des grandes marches pour le climat, en 2021, il avait interrogé le fondement même du capitalisme « simple, basique ». Pour lui, avant de gagner de l’argent, il fallait se poser la question du sens.

Il s’était engagé récemment en 4ème position sur la liste régionale Ecolo pour les élections de ce 9 juin 2024, dans la circonscription de Nivelles, sans être élu.

« Ma motivation à me lancer dans cette campagne s’est forgée sur la conviction qu’il fallait agir et soutenir les idées et les valeurs qui me sont chères et qui, dans une période de désaffection pour la politique, nécessitent un sursaut de la génération à laquelle j’appartiens, explique-t-il. Être candidat d’ouverture, c’est montrer qu’il y a aussi des possibilités de mêler les idées écolos au monde entrepreneurial. »

Jacques Crahay, lors de l’anonce de sa candidature aux élections régionales wallonnes 2024.


Le 25 novembre 2023, j’avais eu la chance de pouvoir débattre avec lui, Paul Jorion, Bruno Colmant, Grégory Berthet (banque Credal) et des étudiants de Rethinking Economics Belgium, lors de la 1ère Rencontre Élisée Reclus organisée au campus Solvay de l’Université Libre de Bruxelles. J’avais échangé quelques mots avec lui et il m’avait dit très gentiment avoir lu quelques uns de mes textes tandis que je lui disais avoir admiré son audace dans sa profession. Au cours de ce panel de discussion, il avait rappelé l’importance de la démocratie : « Parler des démocraties simplement en votant une fois tous les quatre ans, ce n’est pas ça, la démocratie. Arriver à repolitiser, je pense, que c’est une démarche qui doit revenir par la démocratie participative. »


À mon sens, Jacques Crahay, par son talent managérial, par son indépendance d’esprit, par sa lucidité scientifique et éthique, par son courage de dire vrai et par son engagement pionnier pour l’écologie, a, tout simplement, sauvé l’honneur des entrepreneurs et des entreprises wallonnes. L’histoire retiendra malheureusement que nombre d’entre eux auront activement collaboré à l’Écocide, par leur activité insoutenable et par leur lobby antiécologique, pendant qu’une minorité dont faisait partie Monsieur Crahay, œuvrait à la Métamorphose.

Jacques Crahay, en démontrant par sa personne qu’un autre entrepreneur et qu’une autre entreprise sont possibles, a aussi montré la voie à tous ses confrères vers l’économie soutenable.

Mes plus sincères condoléances vont à ses proches et à tous ceux qui ont eu la chance de croiser un jour sa route.

Qu’il repose en paix.




Votre serviteur aux côtés de Jacques Crahay, Paul Jorion, Bruno Colmant, Thierry Berthet et les jeunes de Rethinking Economics Belgium, dans le panel des Rencontres Élisée Reclus du 25 novembre 2023 (sur « Abandonner le mythe de l’économie triomphante : une question existentielle pour l’humanité ?« ), dans un auditoire de la Solvay Brussels School de l’Université Libre de Bruxelles.


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